Cercle-k2: Bosnie-Herzégovine : le patrimoine spolié, révélateur d’une souveraineté inachevée

Cercle-k2: Bosnie-Herzégovine : le patrimoine spolié, révélateur d’une souveraineté inachevée
13 Aprila 21:04 2026 Printaj ovaj članak

Trente ans après la fin de la guerre, la Bosnie-Herzégovine demeure confrontée à une question que l’on pourrait croire secondaire au regard des tensions institutionnelles, des fragilités économiques et des équilibres sécuritaires : la restitution de son patrimoine culturel spolié. Dans une Europe où les débats sur la restitution et la mémoire patrimoniale prennent une importance croissante, la situation bosnienne constitue un observatoire particulièrement éclairant. À première vue périphérique, la question patrimoniale touche au cœur même de la souveraineté étatique. Elle révèle la capacité d’un État à exercer son autorité, à défendre son récit historique et à s’inscrire pleinement dans l’ordre juridique international. En Bosnie-Herzégovine, elle met en lumière les lignes de fracture persistantes du système issu de Dayton.

Une destruction pensée comme instrument de guerre

La Bosnie-Herzégovine est l’un des rares pays européens où la destruction du patrimoine a été non seulement massive, mais méthodique, pensée comme un instrument de guerre. Entre 1992 et 1995, près de 2 800 monuments culturels furent détruits ou gravement endommagés, selon les estimations établies après-guerre par les institutions patrimoniales du pays. Plus de 1 000 édifices religieux – mosquées, églises catholiques et orthodoxes –  furent visés. Mais au-delà des bâtiments, ce sont les archives, les manuscrits et les collections qui furent méthodiquement anéantis. L’incendie de la Bibliothèque nationale et universitaire à Sarajevo, la destruction du Vieux Pont de Mostar, de l’Institut oriental, du cimetière juif de Sarajevo, de la cathédrale de la Sainte-Trinité à Mostar ou de la mosquée Ferhadija ne relevaient pas de simples dommages collatéraux. La destruction du patrimoine s’inscrivait dans une logique d’effacement des traces matérielles d’une pluralité historique. Trente ans après la fin du conflit, les destructions massives du patrimoine culturel sont largement documentées et connues des autorités. Pourtant, aucune inculpation n’a été prononcée pour violation des conventions internationales relatives au patrimoine culturel et naturel de la Bosnie-Herzégovine. Parallèlement aux destructions, des œuvres disparaissaient. Cette double dynamique, anéantissement et appropriation, a durablement fragilisé la mémoire matérielle de la Bosnie-Herzégovine.

Un patrimoine dispersé à l’échelle européenne

Les travaux du professeur Enver Imamović[1] montrent que des dizaines de chartes médiévales, bulles pontificales, manuscrits bogomiles[2], objets liturgiques, pièces d’orfèvrerie, peintures et artefacts archéologiques provenant de Bosnie se trouvent aujourd’hui dans des musées et collections privées à Rome, Bologne, Venise, Moscou, Vienne, Budapest, Saint-Pétersbourg, Istanbul, Dublin, Dubrovnik, Naples… La dispersion du patrimoine bosnien ne date pas de la seule guerre des années 1990. Elle résulte de siècles de domination impériale (ottomane puis austro-hongroise) avant de se prolonger dans les circulations opaques du marché international de l’art. La guerre récente n’a fait qu’accélérer un phénomène ancien, en y ajoutant une dimension criminelle transnationale. Aujourd’hui encore, 234 œuvres sont officiellement recherchées par le CPKU Centre contre le trafic d’œuvres d’art en Bosnie-Herzégovine[3], dont certaines classées monuments nationaux.

Le cas Hodler : l’art comme enjeu de crédibilité institutionnelle

L’« Autoportrait » (1912) du peintre suisse Ferdinand Hodler[4], volé pendant la guerre de 1992-1995 à la Galerie Nationale d’Art de Bosnie-Herzégovine, illustre cette problématique. Déjà dérobée dans les années 1960 puis récupérée par la police yougoslave, l’œuvre a de nouveau disparu pendant le conflit. Elle figure aujourd’hui dans plusieurs bases de données dont celle d’Interpol. Ce cas dépasse la simple valeur marchande d’un tableau. Il interroge la capacité des autorités de l’Etat à documenter, signaler, instruire et négocier. En matière de restitution, la solidité des mécanismes juridiques et administratifs conditionne l’efficacité des démarches de localisation, de signalement et de négociation.

Blocage institutionnel et vulnérabilité de l’État

Instituée par l’Annexe 8 des Accords de Dayton, la Commission pour la préservation des monuments nationaux a pour compétences principales de désigner des biens comme monuments nationaux, de publier ces décisions, de contribuer à leur protection et conservation, et d’engager ou soutenir des démarches de coopération internationale en matière de patrimoine culturel.[5] Son blocage politique récurrent ne relève pas d’un simple dysfonctionnement administratif : il neutralise la capacité de l’État à défendre ses intérêts patrimoniaux sur la scène internationale. Dans un contexte où le trafic d’antiquités finance souvent des réseaux criminels et des circuits financiers opaques, cette paralysie institutionnelle constitue une vulnérabilité réelle.

Restitution et intégration européenne : une exigence juridique

Lors de l’examen de la candidature bosnienne à l’Union européenne en 2016, la Commission européenne a explicitement interrogé Sarajevo sur son cadre juridique relatif à la restitution des biens culturels illicitement exportés. La portée de ces questions est claire : la restitution patrimoniale ne relève pas uniquement de la mémoire nationale. Elle s’inscrit dans les exigences de l’État de droit, de la coopération judiciaire et de l’harmonisation normative avec l’acquis européen. Un pays qui ne peut identifier précisément l’autorité compétente, la base légale applicable et les mécanismes de coopération affaiblit sa position dans le processus d’adhésion.

La bataille du récit et la fragmentation identitaire

La question de l’« identité des biens culturels » demeure particulièrement sensible. À qui appartient une œuvre produite dans l’espace bosnien mais revendiquée par une communauté particulière ? L’exemple du peintre Đoko Mazalić, dont une toile classée monument national de Bosnie est aujourd’hui conservée en Serbie, illustre cette tension. En 2024, l’entité Republika Srpska a modifié sa législation en supprimant la mention « Bosnie-Herzégovine » de l’appellation « Monument national de Bosnie-Herzégovine ». Ce geste, en apparence technique, est en réalité symbolique : il participe d’une redéfinition concurrente du cadre étatique. La question des biens culturels spoliés devient alors un terrain où se croisent droit international, diplomatie et rivalités mémorielles.

Ce qui s’impose aujourd’hui

Une stratégie cohérente suppose :

  • L’adoption d’une loi nationale unifiée sur les biens culturels ;
  • La création d’une base de données centrale interopérable ;
  • La mise en place d’une unité policière spécialisée ;
  • La création d’une commission permanente de négociation internationale pour les restitutions ;
  • L’intégration systématique des questions patrimoniales dans l’action diplomatique bilatérale et européenne.

Le patrimoine, révélateur de souveraineté

La recherche de provenance et la restitution des biens culturels en Bosnie-Herzégovine ne relèvent ni du symbolique ni du secondaire. Elles participent de la consolidation institutionnelle de l’État. Dans un contexte européen marqué par le retour des logiques de puissance et des politiques identitaires, la maîtrise du récit historique et du patrimoine devient un élément de légitimité et d’influence. La Bosnie-Herzégovine ne pourra consolider son autorité interne et son ancrage européen sans traiter ce dossier avec constance, méthode et volonté politique. Car au-delà des œuvres elles-mêmes, c’est la capacité d’un État à se penser – et à se défendre – comme sujet de droit qui est en jeu.

Dzenan Jusufovic

[1] Enver Imamović est un archéologue et historien bosnien, spécialiste du passé de la péninsule balkanique et de l’histoire de la Bosnie du haut Moyen-Age.

[2] Le mouvement bogomile (du nom de son fondateur le prêtre Bogomil) a pris naissance au xe siècle en Bulgarie. Il s'est développé ensuite en Serbie puis en Bosnie où il fut le plus important, influençant une grande partie des Slaves méridionaux. Il s'est propagé dans les pays balkaniques avant de s'étendre dans l'Empire byzantin. Il reste de nombreuses nécropoles bogomiles en Bosnie, notamment celle de Radimlja, au sud-est de Mostar, aux tombeaux gravés de bas-reliefs, inscrite sur la Liste du patrimoine mondial de l’UNESCO. La connaissance du bogomilisme est essentielle pour la compréhension de l’histoire des Balkans. Lire à ce sujet : Cathares, Bogomiles, Pauliciens à travers les arts, l'histoire et la littérature d’Alain Vuillemin (Rafael de Surtis, 2018).

[3] https://www.cpku.org/

[4] Ferdinand Hodler (1853 – 1918) est un peintre suisse et l’un des grands rénovateurs de la peinture décorative monumentale. Son art est fortement symbolique, mais il possède une tendance expressionniste proprement allemande, qui transparaît notamment dans la part autobiographique de son œuvre. (source : https://www.universalis.fr/encyclopedie/ferdinand-hodler/)

[5] https://www.coe.int/fr/web/herein-system/bosnia-and-herzegovina

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